INTERVIEW DE L'AUTEUR DE BD Jean René Nguimgo

ARTICLE Manga Club 237 21 Sep 2025
Interview réalisée avec Jean René Nguimgo, dessinateur camerounais et auteur de bandes dessinées.
Réalisée par Arrançor M. D. Florian
I. Présentation de l’auteur

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je m’appelle Jean René Nguimgo. Je suis dessinateur de profession et auteur de bandes dessinées au Cameroun.

Depuis combien de temps pratiquez-vous la bande dessinée ?
Je dirai depuis l’âge de 12 ans, c’est à ce moment-là que tout a commencé.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir auteur de BD ?
La bande dessinée et moi est une vieille histoire d’amour qui n’en finit pas. C’est en lisant Les 100% jeunes à 9 ans que le déclic est né avec les aventures de Antou et Gaou du dessinateur camerounais Almo The Best en 1998. Ensuite, il y a eu les comics avec Spider-Man et Captain America de Stan Lee en 1999, la BD franco-belge avec Tintin de Hergé, les albums Super Picsou Géant, Mickey Parade Géant de Walt Disney, et les mangas tels que Dragon Ball, Naruto en 2002. J’ai réellement décidé de me lancer dans l’aventure de la bande dessinée avec un esprit autodidacte jusqu’en 2012, où j’ai tenté de commercialiser mes œuvres en exposant dans la boutique d’un ami. Après cet échec, j’ai recommencé avec un magazine bihebdomadaire Deno Shop en 2014 à 100 FCFA, où j’avais quelques petites entrées d’argent. C’est en 2016 que j’ai intégré une école formant dans mon domaine, l’IBAF située à Foumban.

Avez-vous une formation artistique ou êtes-vous autodidacte ?
J’ai un diplôme : une Licence professionnelle en Arts plastiques, spécialisation Dessin Peinture.

II. Parcours et inspirations

Quelles sont vos principales sources d’inspiration ?
Je puise mon inspiration dans de nombreux domaines. Je lis des livres philosophiques et des romans harlequins. Je suis très influencé par les mangas, notamment Naruto, Dragon Ball, Ranma ½, Maison Ikkoku, et Inu Yasha. Les comics américains comme Superman et Spider-Man m’ont également marqué. Du côté camerounais, j’ai grandi avec des BD telles que Antou et Gaou et Vies de Jeunes. Parmi les artistes et auteurs de BD, je cite Mr Pondy Georges et Mr Almo. Les mangakas japonais comme Rumiko Takahashi et les auteurs américains comme Stan Lee m’ont beaucoup influencé. Je m’inspire aussi de l’art culinaire, d’Internet et des faits de société camerounais.

Comment décririez-vous votre style graphique et narratif ?
Mon style graphique se situe entre le semi-réalisme, comme dans Anita NbAk et Yeba, et le manga cartoon, comme dans 666 BS. L’objectif est d’exprimer une certaine sensibilité auprès des lecteurs, de susciter une réflexion et de permettre une identification aux dessins.

Quel a été votre premier projet ou votre première BD publiée ?
Ma première BD publiée est un manga intitulé Tayami et Inary, publié chez BDstars237 en 2021. La publication a été arrêtée en 2025 à cause d’un changement de ligne éditoriale.

Quels obstacles avez-vous rencontrés en tant qu’auteur au Cameroun ?
En 2015, j’ai rencontré de nombreuses difficultés avec les maisons d’édition. Je me suis alors lancé dans l’autoédition, mais les débuts n’étaient pas faciles. L’inculture des Camerounais sur le 9e art, l’instabilité financière, la mauvaise gestion budgétaire et le découragement étaient des obstacles permanents. En 2016, j’ai mis en place un collectif d’auteurs avec l’aide de deux collègues, qui est devenu aujourd’hui une maison d’édition.


III. Processus créatif

Comment naît une idée de BD chez vous ?
La bande dessinée est un art classé neuvième parmi tant d’autres et nécessite la combinaison de plusieurs disciplines, comme la littérature pour l’écriture, l’art graphique pour le dessin, la peinture pour les couleurs et le cinéma pour les angles de vue et les plans, tout en ajoutant le rythme et le son, qui prennent une dimension calligraphique, ainsi que les onomatopées. Mes idées viennent souvent comme une étincelle dans ma tête, inspirée par un fait divers, un livre lu, un film, ou parfois par des scènes de vie dont j’ai été témoin. Je commence parfois par écrire un scénario de base, sur lequel je peaufine les personnages, puis je passe au story-board, à la création des décors, au découpage des vignettes et des angles de vue. Ensuite, j’encre et je scanne ou je dessine directement avec une tablette graphique. Enfin, je mets le lettrage et commence la publication.

Préférez-vous écrire le scénario d’abord ou créer les dessins ?
Cela dépend de l’idée de base. Parfois je fais des dessins sans scénario et propose ensuite une histoire, comme pour Magica World. D’autres fois, je commence par le scénario avant de dessiner, comme pour Anita.

Combien de temps en moyenne vous faut-il pour finaliser une page ?
Le temps nécessaire dépend du style de dessin, du médium utilisé et de la technique de dessin. Pour le style cartoon manga, une page peut être réalisée en quinze à trente minutes. Pour le style semi-réaliste, cela peut prendre quarante-cinq minutes à une heure.

Utilisez-vous des outils numériques, traditionnels ou les deux ?
Je travaille avec les deux, en fonction des projets et du rythme de parution, lié au retour des clients.

Travaillez-vous seul ou en collaboration avec d’autres artistes ?
Au début, je travaillais seul, mais actuellement je collabore avec un scénariste, un dessinateur et un coloriste.


IV. La scène du neuvième au Cameroun

Comment décririez-vous le marché de la BD au Cameroun ?
Le marché de la bande dessinée au Cameroun est encore embryonnaire. Les maisons d’édition n’exploitent pas tout le processus de diffusion et de nombreux auteurs abandonnent rapidement leurs projets à cause du contexte social précaire. La communication est faible, les réseaux de distribution quasi inexistants et les innovations très limitées. Il faut une démarche complète et une feuille de route respectée pour que le changement s’opère.

Quels défis rencontrent les jeunes auteurs aujourd’hui ?
Les jeunes auteurs sont confrontés à l’inculture de leur propre culture, à une motivation désarticulée, à l’emprise familiale et à un manque d’initiative pour la recherche et la documentation nécessaires à la création d’un bon projet. Les matériaux et outils sont limités et l’acculturation aux bandes dessinées d’autres continents représente un défi supplémentaire.

Quels moyens trouvez-vous efficaces pour promouvoir vos œuvres localement et à l’international ?
Les publications sur des plateformes numériques sont très efficaces. Les expositions et ventes dans les salons et festivals, ainsi que la vente dans les librairies spécialisées, sont également importantes. Je pratique aussi la vente à la criée avec des baffles et le partage de prospectus, flyers et affiches dans les marchés, gares routières, écoles et universités. Enfin, les médias tels que la radio, la télévision et la presse permettent d’élargir la communication.

Y a-t-il des événements ou des festivals BD que vous recommandez au Cameroun ?
Actuellement, le Kmer Otaku Festival est l’événement le plus actif pour faire émerger le 9e art au Cameroun. Le MBOA BD Festival est plus ancien, mais il régresse aujourd’hui.


V. Vos œuvres

Pouvez-vous présenter votre œuvre phare ou votre dernière publication ?
Mon œuvre phare est NbAk et Yeba. C’est une saga basée sur plusieurs mythes africains, composée de plusieurs arcs et centrée sur deux thèmes principaux : la question du mariage dans la tradition africaine des différentes tribus et la gestion du pouvoir de sorcellerie dans les rituels sacrés. Le volume 1, Destinée, raconte l’enfance du héros dans son village Konloba et son héritage ancestral. Le volume 2, Les Chroniques, raconte la rencontre entre l’héroïne Ngo Yeba Marie Caroline et le héros Nbak Bilum Pierre dans un lycée peu ordinaire de la ville de Ngolô, où ils affrontent des couples de sorciers aux motivations multiples. D’autres parties sont encore en écrits, comme La Guerre des Clans (volume 5), Couple Mythique (volume 3), et Incertitudes (volume 4).

Quels thèmes abordez-vous dans vos BD ?
Les thèmes varient selon les genres, mais j’utilise souvent un thème récurrent dans mes œuvres, comme la romance ou l’amour. NbAk et Yeba s’adresse aux jeunes adultes ou au public seinen et aborde la sorcellerie, le mariage, l’ésotérisme, la mythologie, la religion, la vie scolaire, l’uchronie, le fantastique, la romance, le drame et la tradition. Anita s’adresse aux adolescentes et filles ou au public shojo, avec la romance, la vie scolaire, le drame, l’érotisme, l’humour et l’entrepreneuriat. Tayami et Inary s’adresse aux adultes ou au public seinen et traite de la magie, du bouddhisme, du shintoïsme, de la vie scolaire, de l’action, de la romance, des légendes, des démons, du drame, du fantastique et de la religion. La Marmitonne est destinée à tout public et parle de cuisine, solidarité, amitié, persévérance, romance, altruisme, humour et compétition. Magica World s’adresse à tout public et aborde l’amitié, l’aventure, l’humour, la magie, le courage, l’action et l’apprentissage. NdemBoy est pour jeunes adultes et traite d’érotisme, égoïsme, romance et leçons de vie. Gunmen s’adresse aux jeunes adultes et aborde le terrorisme, la guerre, la géopolitique, le surnaturel, la romance, la violence et le drame. Mes Voisines Panthères est pour jeunes adultes et traite de croyances, romance, mentalité sociale, drame, humour et remise en question. Les 3 Maraudeurs s’adresse à tout public et traite de l’action, du maraudage, de l’humour, de l’amitié et de l’ambition. Danser à Tout Prix s’adresse aux jeunes adultes et aborde le drame, la mentalité sociale, la romance, les ambitions, les rivalités, la danse et la passion. Section M s’adresse aux adolescents et parle d’éducation, d’intelligence, de manipulation, d’ambition, de romance, d’amitié et de stratégie. Le Royaume de la Drague est pour tout public et traite de l’humour et de la romance. La Jarre de Rabiatou s’adresse aux jeunes adultes et aborde le mystère, la tradition, l’enquête, le thriller et le surnaturel. Zuinsi s’adresse aux jeunes adultes et traite de l’ésotérisme, du sexe, de la réflexion, du mystère, de la romance, du drame et de l’action. 666 Batards de Satan est destinée à tout public et aborde la religion, l’aventure, l’humour, la romance, les anges, les démons et l’action.

Avez-vous des personnages récurrents ou des univers spécifiques ?
Oui, tous mes projets ont des personnages récurrents, comme Anita Bayamack, héroïne de la BD Anita, ou Nbak Bilum Pierre, héros de la BD fantastique NbAk et Yeba. Mes projets comme Anita, NbAk et Yeba, Zuinsi et Mes Voisines Panthères sont racontés dans le même univers, avec un Cameroun inventé et des crossovers entre certaines histoires.

Comment vos expériences personnelles influencent-elles vos histoires ?
Mes expériences personnelles nourrissent profondément mes histoires. À travers un vécu marquant, je peux réfléchir et m’exprimer. Mes œuvres sont une partie de moi que j’offre au monde. Par exemple, la BD Anita est née d’un constat alarmant pendant mes années de lycée, où de nombreuses filles tombaient enceintes, parfois par naïveté ou volontairement, ce qui aboutissait à un phénomène de mode. Dans La Marmitonne, ce sont mes propres expériences culinaires que j’ai transposées. NbAk et Yeba découle de mes réflexions sur l’existence de Dieu et le monde.

Quelle page ou quel moment de vos BD préférez-vous ?
Je préfère l’histoire d’un personnage mis en avant. À travers cela, je dévoile inconsciemment mes propres sentiments et aspirations.


VI. Conseils et perspectives

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui veut se lancer dans la BD au Cameroun ?
Mes conseils pour les jeunes qui m’admirent et me suivent se résument à l’amour pour son travail, croire en ses rêves, avoir un mental de diamant, rester juste, s’entourer de personnes qui vous aiment et croient en vous, et éviter d’avoir peur de soi-même. Rien de grand ne se fait en quelques jours, cela demande de l’endurance et il faut fuir la facilité.

Quelles sont vos ambitions pour les cinq prochaines années ?
Ma première ambition est de rendre populaire le 9e art au Cameroun et à l’international. Ensuite, je souhaite continuer à former les jeunes aspirants auteurs. Je souhaite également voyager dans le monde et, enfin, ouvrir un café littéraire.

Voyez-vous la BD camerounaise se développer sur le plan international ?
Bien sûr. Actuellement, les acteurs du domaine évoluent de manière dispersée, ce qui crée une atmosphère de faux-semblants. Les plateformes numériques sont des atouts pour toucher l’international, mais il serait également nécessaire de créer une fédération des éditeurs pour établir un réseau de distribution efficace.

Quels projets ou collaborations rêvez-vous de réaliser ?
Mon projet principal reste toujours un café littéraire, où les acteurs du domaine pourront échanger et organiser des événements. J’admire ce que mon collègue Mr Monkam Florian a réalisé à Douala, au quartier Akwa. Mes collaborations sont surtout centrées sur des médias de masse spécialisés, tels que la radio ou la télévision, qui diffuseront des émissions dédiées à la bande dessinée camerounaise en incluant tous les éditeurs.


Propos recueillis par Arrançor M. D. Florian

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